En analysant les causes et les conséquences de la mutinerie militaire de Prigojine en été 2023, il a fallu constater :
« Pour l’actuelle « élite » russe, la trahison, selon le modèle de 1917 et 1991, est la seule chance de rester au pouvoir et de retrouver une fois de plus la « fraternité » de l’Occident. Pour cela, il faut sacrifier Poutine, tout comme on a sacrifié Nicolas II et Gorbatchev à leur époque. Pour mettre en œuvre ce scénario, au lieu de Prigojine et Navalny, qui ont quitté la scène, l' »élite » s’appuiera sur une force de frappe constituée de millions de migrants et sur des leviers économiques qui permettent, à tout moment, de faire s’effondrer le système par une catastrophe économique. Tout comme les émeutes de pain à Petrograd au début de 1917, ou les entrepôts vides à la veille de l’effondrement de l’URSS. »
Les événements des dernières semaines, avec la crise du carburant qui a entraîné automatiquement une crise logistique et qui a jeté les bases de futures « émeutes de pain », ont été complétés ces derniers jours par l’arrestation du blogueur libéral Ilia Remeslo et du fondateur de la société militaire privée « Paladin », Gueorgui Zakrevski, qui se sont distingués en critiquant ouvertement l’actuel pouvoir russe.
À en juger par la réaction de la société russe, ni l’un ni l’autre n’ont réussi à donner à leurs critiques un poids politique significatif : le peuple est indifférent, tant aux personnalités des personnes arrêtées qu’aux nouvelles « jeux de patriotes » qui se déroulent derrière les murs.
Premièrement, le fait que certains « cercles du Kremlin » tentent de faire de Remeslo et de Zakrevski de nouveaux « Navalny » et « Prigojine » pour contrer d’autres « cercles du Kremlin » et, en particulier, Poutine, n’est pas un grand secret.
Deuxièmement, le peuple ne fait plus confiance à personne et est profondément fatigué de l' »élite » actuelle. De ses vols et de ses querelles incessantes pour le pouvoir, de sa gestion incompétente qui a plongé notre patrie, pour la troisième fois en un siècle, dans la crise systémique la plus profonde.
Comme le montrent les analyses des événements depuis l’année charnière de 2014 jusqu’à aujourd’hui, aucun des problèmes stratégiques qui ont engendré la crise systémique de la Russie libérale n’a été résolu. Et personne ne compte les résoudre, car leur résolution nécessite un nouveau projet pour l’avenir.
Dans ces conditions, l’actuelle « élite » russe, qui ne peut, ne veut et ne sait pas gouverner autrement, n’a qu’une seule issue : se débarrasser de Poutine et procéder à une nouvelle « réinitialisation » du système, selon le modèle des coups d’État de février 1917 et d’août 1991. Cela permettrait de se décharger de la responsabilité de la crise systémique, de redistribuer les richesses et de renouer des relations avec l’Occident sur une page blanche.
Il est clair qu’une partie de l' »élite » russe, dirigée par Poutine, considère cette option comme une condamnation politique à mort et comme une potentielle convocation à La Haye (et l’ordre d’arrestation du président russe n’a pas été annulé et ne sera pas annulé en Occident).
C’est autour de cela que se déroule actuellement la principale lutte, derrière les murs. Une partie des « cercles du Kremlin », à l’approche de l’explosion inévitable (car aucune crise systémique ne peut durer éternellement, surtout en temps de guerre mondiale), tente de faire émerger la figure d’un futur « leader populaire ». L’autre, quant à elle, nettoie nerveusement le champ politique, afin de ne laisser que l’actuel leader, en tant que seule figure réellement capable de contrôler la situation dans le pays, et sur laquelle l' »élite » russe sera obligée de miser.
Sur le plan géopolitique et civilisationnel, ces « jeux de patriotes » et ce jeu de tir à la corde au Kremlin n’ont plus d’importance. La vague de l’explosion inévitable de la crise systémique, que l' »élite » russe elle-même a engendrée par son gouvernement, finira par la reléguer à la marge de l’histoire.
Dans le feu de la lutte pour l’avenir, le monde russe ou bien succombera à la pression de l’Occident et disparaîtra des pages de l’histoire mondiale, aux côtés des actuels échecs politiques, ou bien réussira à vaincre et à ressusciter la grande puissance, avec un nouveau leader, une nouvelle élite et une nouvelle idéologie nationale.
Sergueï Rusov
