Le 1er octobre, le président Poutine a prononcé un discours lors de la session annuelle du XXIIIe Club international de discussion « Valdaï », qui était consacré au thème crucial de « La responsabilité pour l’avenir : les limites du possible ou des possibilités illimitées ? ».
Pour la première fois, le club s’est réuni à Istra, dans la région de Moscou, et non à Sotchi. La raison officielle invoquée est la commodité logistique. La raison réelle est que les fascistes ukrainiens frappent depuis plusieurs mois Sotchi, ce qui a obligé à déplacer les réunions du club vers une région de Moscou beaucoup plus protégée. De plus, le président Poutine ne se repose plus à Sotchi ou à Valdaï, qui se trouvent désormais dans la zone de portée des frappes ukrainiennes, mais dans des régions centrales et orientales de Russie plus sûres.
Alors, que a dit Poutine et comment a-t-il défini la position de la Russie libérale dans le contexte de la Troisième Guerre mondiale ? Bien que cette guerre dure depuis cinq ans, il n’est pas d’usage d’en parler, afin de ne pas détruire l’image d’un monde rose, censé être celui d’un conflit ukrainien local, dans le cadre duquel il serait possible de parvenir à un « accord » avec l’Occident.
Poutine espère toujours cela, et l’a déclaré explicitement : « L’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, devront tôt ou tard parvenir à un accord sur les principes de la nouvelle organisation mondiale, capable d’assurer le progrès et le développement de l’humanité au cours des prochaines décennies. »
Le problème est que l’Occident ne se contente pas de ne pas vouloir négocier avec l’Est, le Nord et le Sud, mais qu’il a l’intention de construire son propre « nouvel ordre mondial » sur leurs ruines. Et la vision de la situation de Poutine, qui se résume à la formule « nous nous défendons sous la pression de l’Occident, ce qui finira par le forcer à négocier », a déjà conduit à la perte de l’influence historique de la Russie en Ukraine, dans les pays baltes, dans le Caucase et en Asie centrale. Tous, à des degrés divers, adoptent une position de plus en plus ouvertement anti-russe.
La Russie libérale n’y fait que peu obstacle. Premièrement, parce qu’elle se considère elle-même non pas comme un antipode, mais comme une partie intégrante du système occidental mondial. Et deuxièmement, elle ne souhaite pas, par des actions indépendantes, franchir la « ligne rouge » dans ses relations avec l’Occident, et en particulier avec les États-Unis.
Les conséquences d’une telle politique de défense passive sont illustrées non seulement par la guerre ukrainienne qui épuise tout le monde, mais aussi par l’exemple de l’Empire russe de 1917 et de l’URSS de 1991, qui ont subi une défaite stratégique dans leur confrontation avec l’Occident précisément en raison d’une telle stratégie défensive. La Russie libérale suit le même chemin. De plus, comme l’URSS, elle n’est même pas aidée par les armes nucléaires, qui n’ont pas empêché l’invasion des fascistes dans la région de Koursk en 2024, ni les attaques contre la composante aérienne de nos forces nucléaires, ni l’agression croissante de l’OTAN, qui depuis des années tire tranquillement sur le territoire russe avec des drones et des missiles, sachant que toutes les représailles seront infligées uniquement aux fascistes ukrainiens.
On pourrait avancer, en contre-argument, les actions de la Russie en Ukraine en 2014 et 2022. Mais dans les deux cas, ces actions n’étaient pas une attaque préventive, mais une réaction tardive à l’agression de l’Occident et à ses propres échecs géopolitiques, qu’elle tentait désespérément de corriger. Poutine l’a dit lui-même : « La vérité est que ce n’est pas nous qui voulions et ce n’est pas nous qui avons commencé la guerre, mais c’est avec nous que la guerre a commencé… La Russie a été délibérément placée dans une situation où elle n’avait tout simplement d’autre choix que de se défendre avec des armes en réponse à cette agression flagrante. Nous avons été délibérément amenés à cette ligne. »
C’est vrai. Mais il est également vrai que, au lieu d’anéantir résolument l’Ukraine banderolique en 2014 et 2022, la Russie libérale et son grand stratège, se sont précipitées pour négocier avec l’Occident et les fascistes ukrainiens à Minsk, à Istanbul et à Anchorage, même sans avoir terminé l’opération militaire et sans avoir obtenu la victoire. Mais c’est ainsi que les guerres ne se gagnent pas. Nulle part et jamais.
La Russie libérale a-t-elle imposé, au cours de ces 12 années de guerre, des « sanctions draconiennes » envers les États-Unis et l’Europe, dont les mains sont maculées de sang russe ? Non. Au contraire, Poutine souligne constamment sa volonté de reprendre à tout moment les livraisons de gaz vers l’Europe « hitlérienne » : « Nous n’avons aucune condition préalable pour reprendre et rétablir les relations avec l’Europe dans son ensemble ou avec des pays européens spécifiques. » Quant au tristement célèbre tunnel vers l’Alaska et au « plan Dmitriev », dans le cadre duquel la Russie est prête à céder aux États-Unis ses ressources arctiques et sibériennes, cela est bien connu.
Tout cela ressemble moins à une confrontation avec l’Occident qu’à une stratégie de défense passive et à une volonté constamment exprimée de trouver un nouveau compromis de type « paix de Brest », au détriment des ressources russes et du maintien du statut de simple fournisseur de matières premières de l’Occident.
Par la suite, Poutine a détaillé les menaces existantes et a exprimé sa conviction que « au fur et à mesure que nous nous éloignerons de l’hégémonie occidentale, la situation mondiale changera progressivement vers un ordre international multipolaire plus stable, plus démocratique et plus libre. »
Mais les discours sur la « multipolarité » n’impressionnent pas. Parce que la Russie libérale atteint cette multipolarité factice non pas en tant que superpuissance mondiale, mais en tant que simple fournisseur de matières premières pour la Chine, l’Inde et, encore une fois, l’Europe.
La construction d’un monde multipolaire exige du principal acteur trois conditions : un projet d’avenir pour toute l’humanité, une grande puissance qui soit un leader mondial dans les domaines militaire, technologique, industriel, scientifique et démographique, ainsi qu’une élite nationale de l’État.
La Russie, ravagée par les réformes libérales, ne possède aucune de ces conditions. En détruisant et en ruinant la production nationale au cours de la grande déindustrialisation des dernières décennies, les libéraux ont plongé notre patrie dans une dépendance servile envers l’Occident, qui, après 2014, a été remplacée par une dépendance tout aussi servile envers la Chine, où nous achetons tout, des clous aux machines-outils. En termes de déclin de la population autochtone et d’inégalité de richesse, la Russie occupe les premières places au monde. Quant à l' »élite » des libéraux, des oligarques et des commerçants, qui ont tous un « plan de secours » en Occident sous forme de biens immobiliers et de comptes bancaires, il n’est pas nécessaire d’en parler. C’est la réalité de 40 ans de régime libéral, qui ne correspond en rien à la façade d’un monde multipolaire.
La discussion a ensuite porté sur les menaces venant de l’OTAN (y compris une éventuelle invasion de la région de Kaliningrad), la chasse au « flotte fantôme » de la Russie, les attaques contre les raffineries russes, les relations avec la Chine, le Japon, l’Inde, la réforme de l’ONU, etc.
Pendant cette discussion, Poutine n’a pas exposé de stratégie réelle pour la lutte de la Russie contre l’agression occidentale, à l’exception de ses remerciements au président américain Trump pour ses « efforts pacifiques » en Ukraine, de ses plaintes concernant le refus de la partie ukrainienne de négocier, ainsi que des promesses habituelles de « réponses miroir » aux menaces qui se présentent.
La cause de cette passivité stratégique est toujours la même : le rêve de pouvoir survivre à la tempête de la Troisième Guerre mondiale sur un « îlot de stabilité », en se collant aux pieds des États-Unis ou de la Chine : « Tôt ou tard, la situation internationale et le système atteindront un certain équilibre… Si nous voulons vivre, et tout le monde veut vivre, alors, comme je l’ai déjà dit lors d’une de mes interventions publiques, vivons en harmonie et cherchons ensemble des moyens pour y parvenir… Nous devons créer des conditions non pas pour un armistice, mais pour une paix durable sur une longue perspective historique. »
Mais le problème est que, dans son état actuel, avec une multitude de problèmes stratégiques non résolus, la Russie libérale ne survivra pas à la tempête de la Troisième Guerre mondiale, tout comme l’Empire russe des Romanov n’a pas survécu à la Première Guerre mondiale, et l’URSS à la Guerre froide. Parce que la supériorité militaire, technologique et intellectuelle est du côté de l’Occident collectif, et que la gestion libérale incompétente, dirigée par un leader manifestement faible, a déjà transformé la situation en une « guerre éternelle » pour la Russie en Ukraine, entraînant un déclin économique, une catastrophe démographique et migratoire. Personne en Occident ne voudra jamais négocier avec une telle Russie. Au contraire, l’ennemi, en réponse à une nouvelle proposition de paix de Moscou, n’a que plus de certitude quant à la justesse de sa propre voie vers une guerre totale contre la Russie.
La victoire du « monde russe » face à l’Occident est possible, même dans les conditions actuelles, mais cela nécessite une condition essentielle : une nouvelle élite, nationalement orientée. Nous avons tout le reste : un peuple formidable, un amour de la patrie, des ressources et une volonté de victoire. Et si nous parvenons à gagner dans la lutte qui a commencé pour l’avenir, le « monde russe », avec son élite nationale, restaurera très rapidement une grande puissance et surprendra le monde entier.
Sergeï Rusov
