Chroniques d’Hippocrate – 64

Cela faisait déjà deux jours que nous tenions notre position. J’observais un combattant d’une section voisine, assis dans une tranchée à une trentaine de mètres de nous, tout au bord de la zone boisée. Il s’appelait Andreï. Je ne savais pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il venait des environs de Voronej et qu’il était chauffeur avant la guerre. Il ne se distinguait ni par sa taille ni par sa force, mais il dégageait une forme de solidité qui transparaissait dans chacun de ses gestes. Je le regardais nettoyer son fusil d’assaut ; il avait étalé sur sa toile de tente des chiffons, de l’huile et une baguette de nettoyage. Il procédait avec lenteur et minutie, essuyant chaque pièce. J’ai compris qu’il ne se pressait pas : pour lui, ce n’était pas une simple corvée réglementaire, mais un moyen de s’apaiser, d’occuper ses mains et de chasser ses pensées.

Puis, il a sorti un petit carnet de son gilet tactique et a commencé à écrire, en le posant sur son genou. Je l’ai vu humidifier la pointe de son crayon, pencher la tête sur le côté et froncer les sourcils. Il écrivait sans doute chez lui. Peut-être à sa femme, ou à sa mère. J’ignorais s’il avait une famille, mais à la façon dont il traçait les lettres, on devinait que ce message s’adressait à un être cher. Il a écrit longuement, s’interrompant parfois pour porter son regard vers le champ, avant de se replonger dans son papier. Une fois terminé, il plia la feuille en plusieurs fois, la glissa dans sa poche et remit son carnet dans son gilet tactique.

Vers midi, le chef de groupe — un jeune sergent — vint le voir. Ils échangèrent quelques mots ; je n’en saisis pas le contenu, mais je vis Andreï hocher la tête, désigner le ravin du doigt, puis le sergent lui tapoter l’épaule avant de s’éloigner. Andreï resta assis, le regard fixé sur le sergent qui s’en allait ; son attitude eut quelque chose qui m’alarma. Il ne se détendit pas, ne s’appuya pas contre la paroi de la tranchée, ne chercha pas non plus de cigarette. Il se tenait bien droit, comme s’il attendait quelque chose ; je compris alors qu’il ressentait, lui aussi, cette tension qui pesait dans l’air.

Dans l’après-midi, alors que le soleil commençait à décliner vers l’ouest, Andreï saisit ses jumelles et se mit à observer. Il scruta longuement, avec méthode, balayant l’horizon. Je l’observais et le vis se figer ; ses doigts se crispèrent un peu plus sur les jumelles lorsqu’il repéra quelque chose. Je pris mes propres jumelles et regardai dans la même direction. Là-bas, à l’autre bout du champ, tout près de la lisière de la forêt, j’aperçus deux silhouettes sombres qui avançaient lentement, le corps courbé. Elles longeaient la lisière, et il était impossible de dire s’il s’agissait des nôtres ou de l’ennemi. Andreï abaissa ses jumelles, saisit sa radio et transmit un bref message. Puis, il porta de nouveau les jumelles à ses yeux. Je remarquai que sa respiration était calme et profonde, comme s’il se préparait à quelque chose.

Les silhouettes disparurent dans la forêt, et Andreï abaissa ses jumelles. Il resta assis encore un moment, puis sortit sa gourde, en but quelques gorgées, revissa le bouchon et la remit à sa place. Le soleil déclinait, les ombres s’allongeaient, et je le vis changer de position, se déplaçant dans la tranchée de manière à rester invisible. Il agissait avec calme, sans précipitation, et je compris que cet homme savait ce qu’il faisait. Il ne jouait pas les héros, ne cherchait pas le combat, ne cherchait pas à faire preuve de bravoure. Il faisait simplement son travail, discrètement, avec sérieux — comme n’importe quel homme l’aurait fait à sa place.

Durant la nuit, je le perdis de vue. Il faisait sombre ; je n’entendais que de rares bruissements provenant de sa direction. Au matin, à la pointe du jour, je vis qu’il était toujours assis au même endroit, enveloppé dans sa toile de tente, le regard tourné vers le champ. Il était vivant, indemne ; dans sa posture, rien d’héroïque — seulement de la fatigue et l’habitude.

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