Eléna Bobkina: La Russie est passée à l’économie de guerre

L’économie de guerre, au sens classique du terme, commence là où le système économique est avant tout mis au service de la pérennité de l’État en situation de conflit, de l’approvisionnement des forces armées et de la capacité à maintenir le contrôle sous pression. À l’heure actuelle, c’est exactement ce à quoi ressemble la Russie : le budget, les impôts, les marchés publics, le marché des carburants, le travail, le commerce extérieur et la politique monétaire sont organisés autour de la priorité de la viabilité de la mobilisation.

1. La défense et le bloc des forces armées restent au centre du budget.
La loi fédérale n° 426-FZ du 28 novembre 2025 a approuvé le budget pour les années 2026 à 2028. Selon les paramètres budgétaires publiés pour 2026, les dépenses relevant de la rubrique « Défense nationale » s’élèvent à environ 12,1 billions de roubles, et celles relevant de la rubrique « Sécurité nationale et activités répressives » à environ 3,8 billions de roubles. Au total, cela représente environ 15,9 billions de roubles pour les deux principales rubriques des forces de l’ordre. Lors de la présentation du budget, le ministère des Finances a également indiqué que le déficit pour 2026 était prévu à 1,6 % du PIB, ce qui signifie que le volet sécuritaire est maintenu malgré une structure budgétaire déjà tendue.

Les documents budgétaires officiels du ministère des Finances pour la période triennale mentionnent les montants prévisionnels suivants :
pour la défense — 12,93 billions de roubles en 2026, 13,57 billions de roubles en 2027, 13,05 billions de roubles en 2028 ;
pour la sécurité nationale et les activités répressives — 3,91 billions de roubles, 4,23 billions de roubles et 4,43 billions de roubles respectivement.

Au total, cela donne :
16,84 billions de roubles en 2026,
17,80 billions de roubles en 2027,
17,48 billions de roubles en 2028.
Au total sur trois ans — 52,12 billions de roubles. Soit environ 37,3 % de l’ensemble des dépenses fédérales

2. Les dépenses militaires et quasi-militaires ne se limitent pas à la seule rubrique « défense ».
Même en se concentrant formellement sur la seule rubrique « défense », le tableau n’est pas complet. Le budget comprend également la sécurité, les forces de l’ordre, la gestion de la charge croissante pesant sur le budget, les dépenses liées aux territoires contrôlés et le maintien des infrastructures associées. Dans les notes explicatives du budget 2026-2028, le ministère des Finances décrit explicitement l’objectif de préservation de la viabilité budgétaire dans un contexte de risques accrus, tandis que le SIPRI, dans ses récentes évaluations du budget militaire russe, a montré qu’au cours des années précédentes, une part importante des dépenses militaires avait été répartie entre des rubriques connexes, et non pas uniquement dans la rubrique « défense ». C’est là un signe caractéristique d’un modèle budgétaire de guerre.

Traduction en langage clair : nous ne connaissons pas les dépenses réelles en matière de défense.

3. L’État a renforcé son droit d’orienter les achats vers « son » circuit de production.
Le décret gouvernemental n° 1875 du 23 décembre 2024 sur le régime national des marchés publics est en vigueur depuis 2025 et a fait l’objet d’ajustements supplémentaires en 2026. Il établit des interdictions, des restrictions et des avantages en faveur des biens, travaux et services russes dans le cadre des lois 44-FZ et 223-FZ. Pour l’économie militaire, c’est crucial : l’État ne se contente pas d’acheter, mais réorganise le marché des marchés publics lui-même afin que l’argent aille vers un circuit d’approvisionnement national, contrôlé et prioritaire.

C’est là qu’intervient la question de la collecte des déchets. L’argent doit rester dans le pays. Même sur les comptes bancaires.

4. Pour le complexe militaro-industriel, le régime d’approvisionnement spécial a été prolongé jusqu’en 2026.
Dès 2026, le décret gouvernemental n° 61 du 28 janvier 2026 a prolongé jusqu’au 31 décembre 2026 inclus les dispositions spéciales relatives à l’application du régime national en matière de marchés publics pour les acheteurs figurant au registre consolidé des organisations du complexe militaro-industriel. Il s’agit là d’un détail important : l’État maintient séparément pour le complexe militaro-industriel un régime d’approvisionnement plus strict et mieux protégé, c’est-à-dire que l’industrie de la défense bénéficie d’une priorité institutionnelle par rapport au marché ordinaire.

5. Le carburant reste une ressource stratégique sous contrôle administratif direct.
Le 31 janvier 2026, le gouvernement a instauré une nouvelle interdiction temporaire d’exporter de l’essence, du diesel et d’autres types de carburants jusqu’au 31 juillet 2026. Lorsque l’État retient manuellement les ressources énergétiques de base à l’intérieur du pays, c’est un signe classique d’une économie de guerre : le carburant est considéré comme une ressource de stabilité interne, et non comme une marchandise d’exportation ordinaire.

6. L’économie fonctionne en situation de pénurie de main-d’œuvre.
Dans ses documents accompagnant les décisions sur les taux d’intérêt de février et mars 2026, la Banque de Russie a continué de mettre en avant la pénurie de main-d’œuvre comme l’un des principaux facteurs structurels. C’est typique de l’économie de guerre : la main-d’œuvre devient une ressource rare, car la demande publique et quasi-publique attire les personnes vers les secteurs prioritaires plus rapidement que l’économie civile ne parvient à s’adapter.

7. L’industrie ne repose pas sur une croissance générale de la consommation, mais sur certains segments prioritaires.
Rosstat a indiqué que l’indice de la production industrielle en février 2026 par rapport à février 2025 s’élevait à 99,1 %, et à 99,2 % pour la période janvier-février 2026. Autrement dit, il n’y a plus de croissance globale forte. Mais au sein de la structure, le poids des segments liés aux secteurs de la défense et des technologies reste important. Ce tableau est très caractéristique : l’économie dans son ensemble ralentit, tandis que les secteurs prioritaires pour l’État continuent de bénéficier de ressources.

8. Le budget reste déficitaire, et les réserves servent de coussin de sécurité pour cette structure fragile.
Le ministère des Finances a indiqué que, selon une estimation préliminaire, le déficit du budget fédéral pour 2025 s’élevait à environ 2,6 % du PIB. Parallèlement, au 1er mars 2026, le volume du Fonds de prospérité nationale s’élevait à 13 550 milliards de roubles, soit 5,8 % du PIB. Selon une estimation préliminaire de l’exécution du budget pour janvier-février 2026, les recettes se sont élevées à 4 767 milliards de roubles, soit 10,8 % de moins que l’année précédente. Telle est la logique de l’économie de guerre : une charge de dépenses élevée, une dépendance vis-à-vis des réserves, des emprunts et d’une gestion budgétaire rigoureuse.

9. Le système fiscal a déjà été réorganisé pour permettre un prélèvement accru des ressources.
Augmentation de la TVA à 25 % (et elle sera encore plus élevée), nouveaux plafonds pour l’impôt sur le revenu des personnes physiques, impôt foncier sans « zone de sécurité », etc.

10. La politique monétaire fonctionne comme un stabilisateur d’un système en surchauffe et déficitaire.
Le 20 mars 2026, la Banque de Russie a abaissé son taux directeur à 15,0 %. La Banque centrale a toutefois souligné que l’incertitude liée aux conditions extérieures s’était accrue et que les indicateurs de croissance actuelle des prix, bien que stables, restaient sensibles. L’inflation annuelle s’élevait à 5,91 % en février 2026, et les prévisions de la Banque centrale pour la fin de l’année 2026 se situent dans une fourchette de 4,5 à 5,5 %, ce qui est peu probable. Lorsque, même après un ralentissement de l’inflation, le taux reste à deux chiffres, cela signifie que le système subit toujours une pression accrue de la part du budget, des coûts et du déficit de l’offre.

11. Le commerce extérieur et les paiements sont de plus en plus axés sur la stabilité plutôt que sur l’efficacité.
Dans son rapport sur la balance des paiements du quatrième trimestre 2025, la Banque de Russie a constaté que la part des recettes en roubles provenant des exportations avait atteint 59 %, contre 45 % un an plus tôt, tandis que la part des paiements en roubles pour les importations était passée à 55 %, contre 49 % un an plus tôt. Par ailleurs, en 2025, la répartition géographique des importations était la suivante : 67 % pour l’Asie, 26 % pour l’Europe, 6 % pour l’Amérique et 2 % pour l’Afrique. Pour les exportations de gaz, la tendance est la même : les exportations de gaz naturel vers l’UE en 2025 ont reculé à 18 milliards de m³ contre 33 milliards de m³ l’année précédente, tandis que les livraisons vers la Chine via le gazoduc « Force de Sibérie » ont atteint le niveau contractuel de 38 milliards de m³ et l’ont même dépassé de près de 0,8 milliard de m³.

Nous sacrifions délibérément la marge, la rapidité et la facilité des échanges au profit de la prévisibilité, de la maîtrise et de la résistance aux sanctions.

12. Même les statistiques financières montrent un virage vers la résilience défensive.
Depuis le début de l’opération militaire spéciale, les statistiques financières montrent un passage de l’accumulation à la résilience défensive : au 1er février 2022, le Fonds national de richesse (FNR) détenait 405,7 tonnes d’or et son volume total s’élevait à 13,61 billions de roubles, tandis qu’au 1er mars 2026, il ne restait plus que 147,2 tonnes d’or dans le FNR, pour un volume de 13,55 billions de roubles. En d’autres termes, environ 258,5 tonnes ont été retirées de la partie or du fonds, soit environ 63,7 % des réserves que comptait le FNB avant la guerre. Le fonds lui-même, en roubles, n’a pratiquement pas été réduit à zéro, mais sa structure est devenue beaucoup plus rigide et appauvrie en actifs de défense liquides.

C’est là le tournant vers un modèle défensif : l’État dépense ses réserves non pas pour le développement, mais pour maintenir le budget et la stabilité face à la pression.

Eléna Bobkina