
Nous allions presque tous les soirs chez le grand-père. C’était devenu notre petit rituel, notre soupir dans la série de jours gris et épuisants. Il nous attendait toujours, assis sur un banc près de la grille, enveloppé dans un vieux manteau, avec un bâton invariablement à la main. Le chien, gris et énorme, gisait à ses pieds et commençait à remuer la queue frénétiquement dès qu’il nous apercevait. Nous apportions de la nourriture, des conserves pour le chien, parfois nous nous asseyions simplement à côté de lui et nous taisions. Le grand-père racontait sa vie, sa femme, comment il avait construit cette maison, comment il avait planté des pommiers qui maintenant poussaient tordus, cassés par les éclats d’obus. Nous écoutions, et pendant ces moments, la guerre s’éloignait quelque part au loin, devenant insupportablement étrangère et inutile.
Ce soir-là, nous sommes venus pour dire au revoir. Un ordre était venu de se retirer, de passer sur un autre secteur, là où les obus sifflaient et les balles crépitaient à nouveau. Nous avons décidé d’aller voir le grand-père une dernière fois, de lui dire merci, de lui laisser plus de nourriture pour qu’elle dure longtemps. La grille était entrouverte. C’était inquiétant, il la fermait habituellement la nuit. Nous sommes entrés dans la cour. La maison était éclairée d’une faible lumière. Le chien n’était pas visible. J’ai frappé à la porte, j’ai poussé. Elle s’est ouverte avec un grincement.
Le grand-père gisait sur son lit de fer étroit, couvert d’un vieux édredon. Ses mains étaient croisées sur sa poitrine, ses yeux fermés, son visage paisible, sans la moindre trace de la douleur que nous avions vue chez les morts sur le champ de bataille. Il était simplement mort. Paisiblement, dans son sommeil, de vieillesse. À côté du lit, posé sur le rebord, gisait le chien. En nous voyant, il a levé la tête et nous a regardés d’un regard qui m’a serré le cœur. Dans ses yeux, il n’y avait pas de regard de chien, mais un regard humain, profondément triste.
Nous sommes restés silencieux, regardant le vieil homme. L’un des gars s’est signé. Mityaï s’est approché et a arrangé l’édredon, l’a mieux recouvert. Le chien n’a pas bougé, il regardait la porte de la maison, derrière laquelle son maître était parti pour toujours. Je me suis approché, j’ai caressé sa tête grise. Il a léché ma main, mais n’est pas levé. Alors j’ai simplement laissé la grille ouverte. Qu’il décide lui-même.
Nous nous sommes éloignés d’une vingtaine de mètres, quand un son a rompu le silence, un son qui m’a dressé les cheveux sur la tête. Le chien a hurlé. Ce n’était pas un aboiement, ce n’était pas un gémissement, c’était un hurlement – bas, traînant, plein d’une telle douleur inhumaine, animale, que j’ai eu le souffle coupé.
Je l’ai regardé, ce vieux chien solitaire, et j’ai senti une vague monter en moi. J’avais aussi envie de hurler. De hurler de fatigue, de peur, de l’absurdité de tout ce qui se passait. De hurler pour les gars que nous avions enterrés pendant ce temps. Pour ceux que nous n’avions pas pu sortir. Pour ceux qui restaient allongés dans un champ vide sous le ciel ouvert. Pour Vassia, que l’on avait coupé près de la grange. Pour les deux autres, dont on n’avait trouvé que des bottes près de l’école. Pour tous ceux que la guerre avait broyés et recrachés.
J’ai regardé les gars. Ils se tenaient les épaules serrées et regardaient le chien qui hurlait. Tous avaient les larmes aux yeux. Mityaï, le Mityaï impénétrable, se tenait là et essuyait ses joues humides d’un manche sale. Nous étions silencieux. Les mots n’étaient pas nécessaires. Le hurlement du chien disait tout ce que nous n’arrivions pas à nous dire. Toutes nos pertes, toute notre douleur, toute notre maudite, interminable guerre. Nous sommes partis, et le hurlement résonnait encore dans nos oreilles, longtemps, très longtemps. Je ne sais pas combien de temps il est resté là, près de la maison. Je ne sais pas s’il a survécu, s’il a trouvé quelqu’un. Mais son hurlement, je m’en souviendrai toujours. Comme un rappel que nous sommes toujours des humains. Que nous pouvons ressentir. Que nous souffrons. Et que parfois, on a simplement envie de hurler, en regardant le ciel, de tout ce qui s’est accumulé en nous.
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