{"id":405463,"date":"2026-09-03T10:54:58","date_gmt":"2026-09-03T07:54:58","guid":{"rendered":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/?p=405463"},"modified":"2026-09-03T10:54:58","modified_gmt":"2026-09-03T07:54:58","slug":"chroniques-dhippocrate-57","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2026\/09\/03\/chroniques-dhippocrate-57\/","title":{"rendered":"Chroniques d\u2019Hippocrate \u2013 57"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-404679 alignnone\" src=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2.webp\" alt=\"\" width=\"1360\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2.webp 1360w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-300x169.webp 300w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-1024x578.webp 1024w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-768x434.webp 768w\" sizes=\"(max-width: 1360px) 100vw, 1360px\" \/><\/p>\n<p>Lorsque les derniers ennemis furent \u00e9limin\u00e9s, un silence oppressant s&rsquo;installa, un silence que je d\u00e9testais plus que le bruit des combats, car il ne laissait que nous et nos pertes. Nous transportions les corps de nos camarades des maisons en ruines, des d\u00e9combres, des crat\u00e8res et simplement des espaces ouverts o\u00f9 ils \u00e9taient tomb\u00e9s, et nous les tra\u00eenions vers un endroit, derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9cole, afin qu&rsquo;une fois le feu cess\u00e9, ils puissent \u00eatre \u00e9vacu\u00e9s et renvoy\u00e9s chez eux. Nous le faisions en silence, chacun pour lui-m\u00eame, car il n&rsquo;y avait rien \u00e0 dire, et nous les alignions simplement, soigneusement, presque tendrement, comme si nous esp\u00e9rions qu&rsquo;ils ouvriraient les yeux et riraient, qu&rsquo;ils diraient que c&rsquo;\u00e9tait une blague, mais ils ne l&rsquo;ont pas fait, et leurs visages \u00e9taient calmes, presque sereins, tandis que nous \u00e9tions assis par terre, fumant, en partageant un paquet de cigarettes entre nous, et nous les regardions, nos fr\u00e8res, qui ne souriraient plus jamais, qui ne se plaindraient plus de la m\u00e9t\u00e9o et qui ne diraient plus \u00ab\u00a0tout va bien, mon fr\u00e8re\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Parmi eux se trouvait le commandant. Je ne sais pas quand il est mort, \u00e0 quel moment du combat cette balle ou ce fragment l&rsquo;a atteint, mais quand nous l&rsquo;avons trouv\u00e9, il \u00e9tait allong\u00e9 devant l&rsquo;entr\u00e9e bris\u00e9e, face contre terre, et son fusil \u00e9tait toujours serr\u00e9 contre sa poitrine. Nous l&rsquo;avons retourn\u00e9, et j&rsquo;ai vu ses yeux, grands ouverts et fix\u00e9s sur le ciel gris, et il y avait la m\u00eame s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que chez les autres, comme s&rsquo;il savait d\u00e9j\u00e0 que cela allait arriver, et qu&rsquo;il l&rsquo;avait accept\u00e9 comme in\u00e9vitable. Nous l&rsquo;avons emmen\u00e9 avec les autres et l&rsquo;avons d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, et j&rsquo;ai regard\u00e9 son visage, que je connaissais jusque dans les moindres rides, et je ne pouvais pas croire que cet homme, qui \u00e9tait pour nous un p\u00e8re, n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0, que ce n&rsquo;est plus lui qui allait nous faire une autre le\u00e7on sur la fa\u00e7on de creuser des tranch\u00e9es, et qu&rsquo;il ne dirait plus de sa voix rauque : \u00ab\u00a0Les gars, tenez bon, je suis fier de vous\u00a0\u00bb, et il y avait un vide dans ma t\u00eate que m\u00eame la fum\u00e9e de la cigarette ne pouvait combler.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un certain temps, ils nous ont amen\u00e9 une femme m\u00e9decin, prisonni\u00e8re lors du m\u00eame combat, et elle \u00e9tait assise parmi nous, p\u00e2le, les mains tremblantes, et nous regardait avec une telle peur, comme si nous allions la tuer, mais personne n&rsquo;avait m\u00eame pens\u00e9 \u00e0 cela. Je me suis approch\u00e9 d&rsquo;elle, je me suis assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle et je lui ai demand\u00e9 pourquoi ils avan\u00e7aient sans se cacher, sans ressentir de douleur, pourquoi ils se relevaient apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s par les mitrailleuses, et elle, un peu rassur\u00e9e et comprenant qu&rsquo;elle ne serait pas touch\u00e9e, a commenc\u00e9 \u00e0 raconter que, avant chaque combat s\u00e9rieux, leurs soldats recevaient des m\u00e9dicaments sp\u00e9ciaux, des substances narcotiques, qui bloquaient le sentiment de peur et de douleur, et qu&rsquo;ils se transformaient en soldats inconditionnels, qui ne se rendaient pas, qui ne tombaient pas \u00e0 cause de leurs blessures et qui continuaient d&rsquo;avancer jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on leur d\u00e9capite ou qu&rsquo;on leur brise la colonne vert\u00e9brale. Elle parlait doucement, presque en chuchotant, et dans ses yeux, je voyais de la honte et du d\u00e9go\u00fbt pour ce qu&rsquo;elle faisait, et j&rsquo;ai compris qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas une ennemie, qu&rsquo;elle \u00e9tait une otage des circonstances, et que probablement, il y avait beaucoup de m\u00e9decins comme \u00e7a, et qu&rsquo;eux aussi souffraient de cette maudite guerre.<\/p>\n<p>Elle a dit que ce n&rsquo;\u00e9tait pas un cas isol\u00e9, que cette pratique \u00e9tait r\u00e9pandue, et que c&rsquo;\u00e9tait parce qu&rsquo;ils pensaient que cela augmentait leurs chances de victoire, et j&rsquo;\u00e9coutais et je comprenais que nous ne nous battons pas seulement contre des soldats, mais contre des gens qui avaient \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s en machines, en zombies, qui ne connaissaient ni piti\u00e9 ni sentiment, \u00e0 part l&rsquo;ordre, et que cela rendait la guerre encore plus terrible et absurde. J&rsquo;ai hoch\u00e9 la t\u00eate et, apr\u00e8s m&rsquo;\u00eatre approch\u00e9 de Mitia, qui \u00e9tait assis, les mains sur la t\u00eate, je me suis lev\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et j&rsquo;ai allum\u00e9 une cigarette en silence, car les mots \u00e9taient superflus. Nous avions d\u00e9j\u00e0 entendu de telles histoires d&rsquo;autres gars qui revenaient du front, de ces m\u00eames champs o\u00f9 ils rencontraient ces cr\u00e9atures qui ne mouraient pas tant qu&rsquo;on ne leur per\u00e7ait pas le cr\u00e2ne, et je comprenais que nous devions trouver un moyen de lutter contre cela, mais maintenant, en regardant les corps de nos camarades, je ne savais pas si nous avions la force de le faire. Nous \u00e9tions assis et nous fumions, et le silence autour de nous \u00e9tait lourd, comme une dalle de b\u00e9ton, et j&rsquo;ai compris que ce jour avait chang\u00e9 chacun d&rsquo;entre nous \u00e0 jamais, et que nous ne serions plus jamais les m\u00eames.<\/p>\n<p><strong><em>Toutes les Chroniques d\u2019Hippocrate:\u00a0<a href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/category\/hippocrate\/\">cliquez ici<\/a><\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\">Lorsque les derniers ennemis furent \u00e9limin\u00e9s, un silence oppressant s&rsquo;installa, un silence que je d\u00e9testais plus que le bruit des combats, car il ne laissait <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2026\/09\/03\/chroniques-dhippocrate-57\/\" title=\"Chroniques d\u2019Hippocrate \u2013 57\">[SUITE]<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":404679,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":32,"footnotes":""},"categories":[36,2],"tags":[37],"class_list":["post-405463","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-hippocrate","category-chroniques-de-russie","tag-hippocrate"],"a3_pvc":{"activated":false,"total_views":0,"today_views":0},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/405463","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=405463"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/405463\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/404679"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=405463"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=405463"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=405463"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}