{"id":404947,"date":"2026-06-19T10:22:34","date_gmt":"2026-06-19T07:22:34","guid":{"rendered":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/?p=404947"},"modified":"2026-06-19T10:22:34","modified_gmt":"2026-06-19T07:22:34","slug":"chroniques-dhippocrate-45","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2026\/06\/19\/chroniques-dhippocrate-45\/","title":{"rendered":"Chroniques d\u2019Hippocrate \u2013 45"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-404678\" src=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1.webp\" alt=\"\" width=\"1360\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1.webp 1360w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1-300x169.webp 300w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1-1024x578.webp 1024w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1-768x434.webp 768w\" sizes=\"(max-width: 1360px) 100vw, 1360px\" \/><\/p>\n<p>Nous sommes rentr\u00e9s dans notre point de dislocation temporaire tard dans la nuit. Le b\u00e2timent de l&rsquo;\u00e9cole d\u00e9gageait une odeur d&rsquo;humidit\u00e9, de craie et de fum\u00e9e \u2014 cette odeur particuli\u00e8re qui s&rsquo;infiltre dans les murs lorsque la guerre est proche. J&rsquo;ai d\u00e9pos\u00e9 mon chargement \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e, appuy\u00e9 mon fusil contre le mur, mais je n&rsquo;avais pas envie de dormir. Je ne pouvais pas fermer les yeux, car devant nous se tenait toujours cette image : une petite chaussure rose sur le sol noir, une petite main crisp\u00e9e en poing, et un trou. Mitya et moi avons \u00e9chang\u00e9 un regard, et il a fait un signe de t\u00eate en direction de la classe o\u00f9 les gars se r\u00e9unissaient quand ils n&rsquo;arrivaient pas \u00e0 dormir.<\/p>\n<p>L\u00e0, on allumait une lampe \u00e0 p\u00e9trole, et quelqu&rsquo;un mettait sur le feu une casserole en aluminium. J&rsquo;ai pris ma tasse en m\u00e9tal, \u00e9rafl\u00e9e, avec une \u00e9mail \u00e9caill\u00e9e, et je me suis assis sur le rebord de la fen\u00eatre. Il n&rsquo;y avait pas de vitre, seulement un contreplaqu\u00e9 mal fix\u00e9, et le vent froid et humide soufflait \u00e0 travers les fissures. Mais nous y \u00e9tions habitu\u00e9s \u2014 ici, il soufflait toujours. Le th\u00e9 \u00e9tait fort, presque noir, si \u00e9pais qu&rsquo;une cuill\u00e8re restait debout. Le sucre s&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9 avant-hier, alors on buvait amer, en se br\u00fblant la bouche sans en ressentir le go\u00fbt. On trempait les gaufrettes directement dans la tasse, car les dents nous faisaient d\u00e9j\u00e0 mal de m\u00e2cher cette duret\u00e9. Mitya a sorti une lampe de poche et l&rsquo;a pos\u00e9e sur le rebord de la fen\u00eatre, et la lumi\u00e8re jaune p\u00e2le a \u00e9clair\u00e9 nos visages \u2014 fatigu\u00e9s, rid\u00e9s, aux yeux rouges qui n&rsquo;avaient pas ferm\u00e9 depuis deux jours.<\/p>\n<p>Et alors, Serguei, un gars discret de l&rsquo;unit\u00e9 voisine, a sorti d&rsquo;une poche une enveloppe us\u00e9e. \u00ab\u00a0On a re\u00e7u des lettres\u00a0\u00bb, a-t-il dit d&rsquo;une voix sourde. \u00ab\u00a0De l&rsquo;\u00e9cole, de l&rsquo;Extr\u00eame-Orient. Les enfants ont \u00e9crit.\u00a0\u00bb Il a d\u00e9pli\u00e9 la premi\u00e8re feuille, froiss\u00e9e, quadrill\u00e9e, arrach\u00e9e \u00e0 un cahier. En caract\u00e8res enfantins, avec des erreurs, un crayon qui s&rsquo;effa\u00e7ait, il avait \u00e9crit : \u00ab\u00a0Cher soldat ! Nous croyons en toi. Reviens vivant. Nous t&rsquo;attendons.\u00a0\u00bb J&rsquo;ai pris la lettre dans mes mains, j&rsquo;ai parcouru les lignes. Le papier \u00e9tait fin, rugueux, et semblait conserver la chaleur des mains d&rsquo;enfant. Il y avait aussi un dessin \u2014 un tank, le soleil, et une inscription au feutre : \u00ab\u00a0Nous voulons la paix\u00a0\u00bb. Mitya a ouvert la deuxi\u00e8me lettre, et j&rsquo;ai vu son visage trembler. Une fille, \u00e9l\u00e8ve de deuxi\u00e8me ann\u00e9e, avait \u00e9crit : \u00ab\u00a0Mon p\u00e8re est aussi \u00e0 la guerre. Il me manque tellement. S&rsquo;il te pla\u00eet, prot\u00e8ge-toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J&rsquo;ai repens\u00e9 \u00e0 ces enfants du village. Ceux qui se cachaient dans les caves pour \u00e9chapper aux bombardements, serr\u00e9s contre leurs m\u00e8res. Ceux qui n&rsquo;\u00e9taient pas partis, parce qu&rsquo;il n&rsquo;y avait nulle part o\u00f9 aller \u2014 les maisons \u00e9taient d\u00e9truites, les voitures br\u00fbl\u00e9es, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;argent. Les m\u00eames enfants. Avec les m\u00eames dessins. Avec les m\u00eames espoirs. Seulement ici, \u00e0 l&rsquo;Extr\u00eame-Orient, ils dorment dans des lits chauds, vont \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, n&rsquo;entendent pas les explosions et ne savent pas ce que \u00e7a veut dire de sentir le sang frais. Et ceux-l\u00e0, l\u00e0-bas, apprennent \u00e0 distinguer le bruit de leur artillerie de celui des autres et se figent lorsque le silence devient trop fort. J&rsquo;ai rappel\u00e9 comment hier, on avait trouv\u00e9 un gar\u00e7on d&rsquo;une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es dans les ruines d&rsquo;une maison. Il \u00e9tait assis, les genoux serr\u00e9s, et regardait dans le vide, les yeux vides. Il ne pleurait pas, ne demandait pas \u00e0 manger, il regardait simplement. C&rsquo;\u00e9tait une contusion, a dit Mitya. Trois jours seul dans une cave, pr\u00e8s d&rsquo;une grand-m\u00e8re morte. Nous avons donn\u00e9 nos rations de secours, mais il n&rsquo;a pas voulu. Alors j&rsquo;ai mis un chocolat dans sa poche. Il n&rsquo;a rien fait.<\/p>\n<p>Nous sommes rest\u00e9s silencieux. Quelqu&rsquo;un a allum\u00e9 une cigarette, mais on n&rsquo;est pas autoris\u00e9 \u00e0 fumer \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, mais on s&rsquo;en fichait. J&rsquo;ai bu le th\u00e9 dans ma tasse en m\u00e9tal, je me suis br\u00fbl\u00e9, mais je n&rsquo;y ai pas fait attention. Une seule pens\u00e9e, lourde comme du plomb, traversait mon esprit : nous devons rentrer. Pas pour les politiciens, pas pour les r\u00e9compenses, pas pour les ordres. Pour eux. Pour ces lettres. Pour cette fille qui m&rsquo;a fait un signe de la main par la fen\u00eatre. Pour ce gar\u00e7on du sous-sol. Pour cette vieille femme qui nous a fait le signe de la croix en nous regardant partir. Pour ceux qui sont rest\u00e9s en vie et croient que nous les prot\u00e9gerons. Nous n&rsquo;avons pas le droit de mourir. Parce que si nous mourons, alors qui restera ? Nous avons pli\u00e9 les lettres \u00e0 nouveau et Serguei les a cach\u00e9es dans sa poitrine, pr\u00e8s de son c\u0153ur. Les gars ont commenc\u00e9 \u00e0 se disperser chacun vers leur destination. J&rsquo;ai trouv\u00e9 mon coin derri\u00e8re une vieille planche, o\u00f9 c&rsquo;\u00e9tait un peu plus calme et moins d&rsquo;air frais. J&rsquo;ai d\u00e9ploy\u00e9 mon sac de couchage et me suis gliss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, sans me d\u00e9shabiller. J&rsquo;ai mis mon gilet pare-balles sous ma t\u00eate \u00e0 la place d&rsquo;un oreiller.<\/p>\n<p><strong><em>Toutes les Chroniques d\u2019Hippocrate:\u00a0<a href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/category\/hippocrate\/\">cliquez ici<\/a><\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\">Nous sommes rentr\u00e9s dans notre point de dislocation temporaire tard dans la nuit. Le b\u00e2timent de l&rsquo;\u00e9cole d\u00e9gageait une odeur d&rsquo;humidit\u00e9, de craie et de <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2026\/06\/19\/chroniques-dhippocrate-45\/\" title=\"Chroniques d\u2019Hippocrate \u2013 45\">[SUITE]<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":404678,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":30,"footnotes":""},"categories":[36,2],"tags":[37],"class_list":["post-404947","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-hippocrate","category-chroniques-de-russie","tag-hippocrate"],"a3_pvc":{"activated":false,"total_views":0,"today_views":0},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/404947","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=404947"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/404947\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/404678"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=404947"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=404947"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=404947"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}