{"id":404946,"date":"2026-06-13T23:45:03","date_gmt":"2026-06-13T20:45:03","guid":{"rendered":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/?p=404946"},"modified":"2026-06-13T23:45:03","modified_gmt":"2026-06-13T20:45:03","slug":"chroniques-dhippocrate-44","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2026\/06\/13\/chroniques-dhippocrate-44\/","title":{"rendered":"Chroniques d\u2019Hippocrate \u2013 44"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-404679\" src=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2.webp\" alt=\"\" width=\"1360\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2.webp 1360w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-300x169.webp 300w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-1024x578.webp 1024w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-768x434.webp 768w\" sizes=\"(max-width: 1360px) 100vw, 1360px\" \/><\/p>\n<p><b><br \/>\n<\/b>La voiture est partie, et je la regardais encore s&rsquo;\u00e9loigner, voyant les feux de position rouges clignoter entre les arbres, comme une petite main d&rsquo;enfant agitant une derni\u00e8re fois par la fen\u00eatre. Puis elle a tourn\u00e9 et j&rsquo;ai pouss\u00e9 un soupir de soulagement. Au moins, on a sauv\u00e9 quelqu&rsquo;un aujourd&rsquo;hui. Au moins, une famille a pu fuir cet enfer. Mitay se tenait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, fumant, regardant le ciel qui s&rsquo;assombrissait. \u00ab\u00a0On s&rsquo;est lanc\u00e9s dans l&rsquo;aventure, toi et moi\u00a0\u00bb, a-t-il dit sans aucune moquerie, plut\u00f4t soulag\u00e9. Nous \u00e9tions sur le point de partir quand nous avons entendu un bruit. Un bruit sourd, lourd, qui a fait trembler le sol sous nos pieds. Je connaissais ce bruit. Je l&rsquo;avais entendu des centaines de fois. Mais cette fois, c&rsquo;\u00e9tait diff\u00e9rent. Trop proche. Trop familier.<\/p>\n<p>Mitay a couru le premier. Je l&rsquo;ai suivi, tr\u00e9buchant, tombant, me relevant. Mon souffle s&rsquo;\u00e9tait \u00e9puis\u00e9, mais mes jambes continuaient d&rsquo;avancer. Deux cents m\u00e8tres sur la piste d\u00e9fonc\u00e9e, en passant par les crat\u00e8res, en passant par les troncs br\u00fbl\u00e9s. J&rsquo;avan\u00e7ais et je pensais : non, pas \u00e7a. Pas eux. S&rsquo;il te pla\u00eet. Quand nous sommes arriv\u00e9s sur la clairi\u00e8re, j&rsquo;ai vu un crat\u00e8re. Profond, noir, fumant. Et autour de lui, ce qui restait d&rsquo;une voiture. Du m\u00e9tal d\u00e9chir\u00e9, des roues en feu, des morceaux de carrosserie \u00e9parpill\u00e9s dans les buissons. Et le silence. Un silence assourdissant, effrayant, dans lequel il n&rsquo;y avait ni cris, ni pleurs. Parce qu&rsquo;il n&rsquo;y avait personne pour crier.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai approch\u00e9. Mes pieds touchaient quelque chose de mou, de gluant. J&rsquo;ai baiss\u00e9 les yeux. Sur le sol, dans une mare de sang, reposait une petite chaussure d&rsquo;enfant. Rose, avec un n\u0153ud. Un peu plus loin, un sac \u00e0 main, d\u00e9chir\u00e9, dont s&rsquo;\u00e9chappaient des babioles. Et rien d&rsquo;autre. Ni corps, ni visages, ni mains qui pourraient serrer. Seuls de petits fragments effrayants, qu&rsquo;on ne pourrait jamais rassembler pour en faire un \u00eatre humain. Je me suis mis \u00e0 genoux. Je tremblais, j&rsquo;avais les oreilles bourdonnantes, des cercles rouges dansaient devant mes yeux. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, Mitay se tenait \u00e0 quatre pattes et frappait le sol de ses poings, encore et encore, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ses phalanges se transforment en une bouillie sanglante.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Merde !\u00a0\u00bb \u2014 ai-je hurl\u00e9. Ma voix s&rsquo;est bris\u00e9e, devenant un cri rauque et animal. \u00ab\u00a0Merde !\u00a0\u00bb A ce moment, Mitay s&rsquo;est lev\u00e9, son visage \u00e9tait blanc comme de la craie, ses yeux brillaient d&rsquo;une lueur folle. \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas notre mine\u00a0\u00bb, a-t-il dit d&rsquo;une voix sourde. \u00ab\u00a0La n\u00f4tre n&rsquo;aurait pas explos\u00e9 ici. Les Ukrainiens. Ils ont sem\u00e9 des mines en partant. Pour les civils. Pour des gens comme eux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J&rsquo;ai regard\u00e9 ce qui restait de la femme qui, quelques minutes auparavant, pleurait sur mon \u00e9paule et nous appelait des sauveurs. De ce qui restait de la fille qui m&rsquo;avait fait signe d&rsquo;au revoir. Une petite main maintenant, \u00e0 cinq m\u00e8tres du crat\u00e8re, les doigts crisp\u00e9s, comme si elle appelait encore quelqu&rsquo;un. Je ne pouvais pas regarder \u00e7a. J&rsquo;ai ferm\u00e9 les yeux, mais l&rsquo;image est rest\u00e9e. Elle s&rsquo;est grav\u00e9e dans ma r\u00e9tine, dans ma m\u00e9moire, dans mon c\u0153ur. Et alors, quelque chose s&rsquo;est bris\u00e9 en moi. Pas la piti\u00e9, pas la douleur \u2014 elles s&rsquo;\u00e9taient \u00e9puis\u00e9es quand j&rsquo;avais vu cette chaussure. Une nouvelle force, terrible, impitoyable. Je ne voulais plus tirer, plus tuer \u00e0 distance. Je voulais les trouver. Tous. Ceux qui avaient pos\u00e9 cette mine. Ceux qui savaient que des civils pourraient emprunter cette route. Ceux qui n&rsquo;avaient pas pens\u00e9 aux enfants, aux m\u00e8res, aux vieillards. Je voulais les \u00e9trangler de mes mains nues, de mes dents, de mes ongles. Je voulais les regarder dans les yeux quand ils mourraient, et que dans leurs yeux se lise la m\u00eame horreur que dans ceux de la petite fille.<\/p>\n<p>Mitay s&rsquo;est lev\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, son souffle \u00e9tait lourd, saccad\u00e9. \u00ab\u00a0Allons, \u2014 a-t-il dit. \u2014 Allons les trouver. Tous.\u00a0\u00bb J&rsquo;ai acquiesc\u00e9. Nous n&rsquo;avons rien ramass\u00e9. Nous n&rsquo;avons rien enterr\u00e9. Nous avons laiss\u00e9 tout comme c&rsquo;\u00e9tait : que la terre l&rsquo;absorbe.<\/p>\n<p><strong><em>Toutes les Chroniques d\u2019Hippocrate: <a href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/category\/hippocrate\/\">cliquez ici<\/a><\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\">La voiture est partie, et je la regardais encore s&rsquo;\u00e9loigner, voyant les feux de position rouges clignoter entre les arbres, comme une petite main d&rsquo;enfant <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2026\/06\/13\/chroniques-dhippocrate-44\/\" title=\"Chroniques d\u2019Hippocrate \u2013 44\">[SUITE]<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":404679,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":4,"footnotes":""},"categories":[36,2],"tags":[37],"class_list":["post-404946","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-hippocrate","category-chroniques-de-russie","tag-hippocrate"],"a3_pvc":{"activated":false,"total_views":0,"today_views":0},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/404946","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=404946"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/404946\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/404679"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=404946"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=404946"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=404946"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}