{"id":404659,"date":"2025-08-09T18:29:31","date_gmt":"2025-08-09T15:29:31","guid":{"rendered":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/?p=404659"},"modified":"2026-01-04T22:49:21","modified_gmt":"2026-01-04T19:49:21","slug":"chroniques-dhippocrate-06","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2025\/08\/09\/chroniques-dhippocrate-06\/","title":{"rendered":"Chroniques d&rsquo;Hippocrate &#8211; 06"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-404678\" src=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1.webp\" alt=\"\" width=\"1360\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1.webp 1360w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1-300x169.webp 300w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1-1024x578.webp 1024w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-1-768x434.webp 768w\" sizes=\"(max-width: 1360px) 100vw, 1360px\" \/><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Chronique hebdomadaire du chef d&rsquo;une unit\u00e9 m\u00e9dicale russe en premi\u00e8re ligne<\/span><\/p>\n<p>Pr\u00e9monition<\/p>\n<p>Quelques jours ont pass\u00e9. On semblait s&rsquo;\u00eatre habitu\u00e9 au canonnage, s&rsquo;\u00eatre impr\u00e9gn\u00e9 de ce bruit incessant des tirs, de ce rythme \u00e9puisant du travail. On dormait par bribes, une heure ou deux par nuit \u2013 et ce n&rsquo;\u00e9tait pas du sommeil, mais une douloureuse l\u00e9thargie. On fermait les yeux \u2013 et aussit\u00f4t un gla\u00e7on dans la poitrine : allais-je me r\u00e9veiller ? Cette peur s&rsquo;\u00e9tait ancr\u00e9e dans les os, et elle \u00e9tait toujours l\u00e0. On fermait les yeux \u2013 et on \u00e9coutait. Un explosif l\u00e0, un lointain grondement ici, le sifflement d&rsquo;un obus \u2013 et c&rsquo;\u00e9tait comme si ce son-l\u00e0 \u00e9tait le tien, le dernier. Je croyais en Dieu, je croyais fermement, mais ma pens\u00e9e inexorablement poussait des pens\u00e9es noires : un clic \u2013 et tu n&rsquo;existerais plus. Le vide. Un vide insens\u00e9, glacial. Ces pens\u00e9es envahissaient de plus en plus mon esprit, surtout apr\u00e8s avoir vu plus souvent les morts.<\/p>\n<p>Puis le front s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9. L&rsquo;artillerie ennemie, ses mortiers se sont tus, se sont faits silencieux. On a eu l&rsquo;impression qu&rsquo;un poids s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9 de nos \u00e9paules, qu&rsquo;une sorte de calme s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas un soulagement. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;angoisse. Une angoisse vague, lourde, comme un poids sur le c\u0153ur. Comme si ce silence \u00e9tait le calme avant la temp\u00eate. Un des gars a tra\u00een\u00e9 une carte de l&rsquo;Ukraine dans la maison. Tout en ukrainien. Quelqu&rsquo;un a pris un crayon et a commenc\u00e9 \u00e0 colorier \u2013 voil\u00e0, disait-il, c&rsquo;est \u00e0 nous, on les a repouss\u00e9s. Je regardais ces taches de crayon qui s&rsquo;\u00e9levaient, et mon c\u0153ur s&rsquo;est serr\u00e9 d&rsquo;espoir : on avance vite ! Bient\u00f4t ? La victoire est-elle proche ? Sur ce fond, une vieille habitude a repris le dessus \u2013 j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 am\u00e9nager un coin m\u00e9dical. J&rsquo;ai bricol\u00e9 des classeurs \u00e0 partir de caisses, j&rsquo;ai rang\u00e9 les pansements, les pinces \u00e0 ligature, les ampoules par ordre. Le chaos de la guerre exigeait des \u00eelots de syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Un de ces jours, o\u00f9 le silence pesait plus que l&rsquo;angoisse, j&rsquo;ai demand\u00e9 au commandant de retourner \u00e0 notre ancien poste. L\u00e0 o\u00f9 \u00e9tait notre premier poste de secours, dans un sous-sol. \u00ab\u00a0Pour r\u00e9cup\u00e9rer les affaires, les m\u00e9dicaments, s&rsquo;il en reste.\u00a0\u00bb Il a autoris\u00e9. Dix minutes plus tard, je tremblais d\u00e9j\u00e0 dans une \u00ab\u00a0pilule\u00a0\u00bb sur la route cahoteuse du retour. Nous arrivons. Et&#8230; tout s&rsquo;est effondr\u00e9 en moi. Aucun vestige de mon poste, de cet \u00eelot de normalit\u00e9 \u2013 qu&rsquo;un tas de d\u00e9bris fumants. Les larmes me sont mont\u00e9es \u00e0 la gorge, soudaines, inattendues. Pas pour les affaires \u2013 on en referait. Pour ce qui avait \u00e9t\u00e9. Pour l&rsquo;effort. Pour cette infime parcelle de normalit\u00e9, maintenant d\u00e9truite. \u00ab\u00a0Arr\u00eate\u00a0\u00bb, ai-je murmur\u00e9 \u00e0 travers les larmes. Je suis sorti. J&rsquo;ai err\u00e9 parmi les ruines, comme un fant\u00f4me, touchant les poutres br\u00fbl\u00e9es. Le vide tout autour.<\/p>\n<p>\u2013 Latysh ? Tu es l\u00e0 ?<br \/>\nUne voix derri\u00e8re une pile de d\u00e9bris. Mityay. Il a regard\u00e9 dehors du sous-sol voisin qui avait surv\u00e9cu.<br \/>\nIl s&rsquo;est approch\u00e9. \u00ab\u00a0Pour les m\u00e9dicaments\u00a0\u00bb, a-t-il grogn\u00e9, avalant ses larmes.<br \/>\nMityay a hoch\u00e9 la t\u00eate, le visage gris, fatigu\u00e9. \u00ab\u00a0Hier soir&#8230; \u00e7a a atterri. Directement dans la maison. Les gars&#8230; plusieurs morts &lsquo;200&rsquo;. Et ton poste&#8230; cendres. Il faut chercher o\u00f9 trouver des m\u00e9dicaments maintenant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il a fait une pause, puis m&rsquo;a regard\u00e9 droit dans les yeux, et dans son regard lisait cette m\u00eame lourde connaissance. \u00ab\u00a0Latysh&#8230; pr\u00e9pare-toi. Dans quelques jours \u2013 l&rsquo;offensive. En masse. Notre bataillon \u2013 en premi\u00e8re ligne.\u00a0\u00bb Il n&rsquo;a pas ajout\u00e9 l&rsquo;\u00e9vidence : \u00ab\u00a0Et cela signifie \u2013 toi aussi.\u00a0\u00bb Et voil\u00e0. Cette m\u00eame pr\u00e9monition. Pas seulement un poids sur le c\u0153ur. Une main glac\u00e9e serrant la gorge. Le silence s&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\">Chronique hebdomadaire du chef d&rsquo;une unit\u00e9 m\u00e9dicale russe en premi\u00e8re ligne Pr\u00e9monition Quelques jours ont pass\u00e9. 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