{"id":404643,"date":"2025-12-13T18:30:40","date_gmt":"2025-12-13T15:30:40","guid":{"rendered":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/?p=404643"},"modified":"2026-01-04T22:55:51","modified_gmt":"2026-01-04T19:55:51","slug":"chroniques-dhippocrate-22","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2025\/12\/13\/chroniques-dhippocrate-22\/","title":{"rendered":"Chroniques d&rsquo;Hippocrate &#8211; 22"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-404679\" src=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2.webp\" alt=\"\" width=\"1360\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2.webp 1360w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-300x169.webp 300w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-1024x578.webp 1024w, https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/medic-2-768x434.webp 768w\" sizes=\"(max-width: 1360px) 100vw, 1360px\" \/><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Chronique hebdomadaire du chef d&rsquo;une unit\u00e9 m\u00e9dicale russe en premi\u00e8re ligne<\/span><\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9tais assis et je respirais profond\u00e9ment la fum\u00e9e de cigarette, jusqu&rsquo;\u00e0 en avoir mal \u00e0 la gorge.<\/p>\n<p>Mon corps \u00e9tait \u00e9puis\u00e9, la fatigue s&rsquo;\u00e9tait infiltr\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 mes os, jusqu&rsquo;\u00e0 la tremblement de mes doigts. Je ne pensais \u00e0 rien, je regardais simplement le mur d&rsquo;argile de la tranch\u00e9e, ces racines noires et ces petits cailloux qui s&rsquo;effondaient. Derri\u00e8re moi, je sentais l&rsquo;humidit\u00e9 glaciale de la bo\u00eete de RPG, son bois ayant absorb\u00e9 toute l&rsquo;humidit\u00e9 de cette terre. Nous venions juste de ramener les deux hommes dans la zone d&rsquo;\u00e9vacuation, et nous avions entendu, quelque part devant, au loin, nos soldats motoris\u00e9s, en compagnie de leur mat\u00e9riel, commencer \u00e0 percer les positions. Le bruit s&rsquo;\u00e9loignait progressivement, laissant derri\u00e8re lui un silence \u00e9trange et oppressant. Moi, je restais assis et je ne comprenais pas ce qui se passait en moi. C&rsquo;\u00e9tait soit une fatigue insurmontable qui coupait tous les sens, soit une v\u00e9ritable humilit\u00e9.<\/p>\n<p>Avez-vous d\u00e9j\u00e0 ressenti l&rsquo;humilit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Pas cette humilit\u00e9 feinte, mais la vraie, comme cette bo\u00eete sous moi. L&rsquo;humilit\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;in\u00e9vitable, qui n&rsquo;a pas de nom, si ce n&rsquo;est la mort. L\u00e0-bas, \u00e0 mille kilom\u00e8tres d&rsquo;ici, les gens vivent leur vie. Ils lisent des messages sur Telegram, se disputent \u00e0 propos de quelque chose, quelqu&rsquo;un parle d&rsquo;aide humanitaire et calomnie, \u00e9labore des th\u00e9ories. Et toi, en ce moment, tu es ici, dans cette fosse humide, sur cette fine et invisible fronti\u00e8re. Entre la vie et la mort. Tu y \u00e9tais il y a un instant, et tu y seras encore demain. Il faut toujours y penser. Chaque jour, des dizaines, des centaines de nos gars vivent \u00e7a. Et moi, je l&rsquo;ai v\u00e9cu quand nous avons ramp\u00e9 sous le feu, et j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 tout dit au revoir dans ma t\u00eate. Depuis, je marche comme un fant\u00f4me, une partie de moi est rest\u00e9e dans ce feu de mortier, et une autre partie continue de vivre, mais d&rsquo;une autre mani\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais alors, assis et appuy\u00e9 du dos contre le mur froid de la tranch\u00e9e, je ne comprenais pas encore. Je ressentais juste le vide. Et en m\u00eame temps que ce vide, est venu une autre prise de conscience \u00e9trange. J&rsquo;ai soudain compris avec une clart\u00e9 absolue \u00e0 quel point il faut peu de choses pour \u00eatre heureux. Rien du tout. Juste ce morceau de terre sous nos pieds. Et cette neige mouill\u00e9e et fondue qui tombe silencieusement du ciel gris. On s&rsquo;en fiche d&rsquo;\u00eatre couvert de boue, d&rsquo;avoir le visage couvert de poudre de poudre, d&rsquo;avoir les mains impossibles \u00e0 laver. On s&rsquo;en fiche de ce froid p\u00e9n\u00e9trant qui fait trembler toutes les parties du corps. Tu es en vie. Et c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 un bonheur, immense et silencieux. Les gars que Mitya et moi avons sortis, ils sont aussi rest\u00e9s en vie. Ils sont d\u00e9j\u00e0 transport\u00e9s \u00e0 l&rsquo;infirmerie. Et c&rsquo;est aussi un bonheur. Il ne se mesure pas en argent et en confort, mais dans ces simples, terribles faits.<\/p>\n<p>Les combats s&rsquo;\u00e9loignaient, leur grondement devenait plus faible, comme le bruit de la mer derri\u00e8re les dunes. Nous avancions. Donc, bient\u00f4t, le travail allait commencer. Mon travail. Maintenant, il faut se lever, se secouer, v\u00e9rifier le sac. Bient\u00f4t, les premi\u00e8res voitures vont partir, et avec elles, les nouveaux bless\u00e9s. Du sang \u00e0 nouveau, collant et noir sur les pansements. De nouveau cette odeur, un m\u00e9lange \u00e2cre de fer, d&rsquo;iode, de poudre et de sueur. De nouveau des conversations, des bribes de phrases, parfois les derniers mots. Des conversations sur la mort, qui ici se font aussi naturellement que sur la m\u00e9t\u00e9o. Je fume ma cigarette, je sens l&rsquo;engourdissement s&rsquo;effacer, laissant place \u00e0 un poids familier et pesant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Il est temps de se lever. Il est temps de continuer \u00e0 vivre, tant qu&rsquo;on le peut encore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\">Chronique hebdomadaire du chef d&rsquo;une unit\u00e9 m\u00e9dicale russe en premi\u00e8re ligne J&rsquo;\u00e9tais assis et je respirais profond\u00e9ment la fum\u00e9e de cigarette, jusqu&rsquo;\u00e0 en avoir mal <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/2025\/12\/13\/chroniques-dhippocrate-22\/\" title=\"Chroniques d&rsquo;Hippocrate &#8211; 22\">[SUITE]<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":404679,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":21,"footnotes":""},"categories":[36,2],"tags":[37],"class_list":["post-404643","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-hippocrate","category-chroniques-de-russie","tag-hippocrate"],"a3_pvc":{"activated":false,"total_views":0,"today_views":0},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/404643","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=404643"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/404643\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/404679"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=404643"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=404643"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boriskarpov.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=404643"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}